« DOROTHEA LANGE. POLITIQUES DU VISIBLE » : HOMMAGE À L’HUMANITÉ QUI RÉSISTE



L’ empathie à même de restaurer la dignité humaine envers et contre tout. La première exposition en France depuis vingt ans consacrée à Dorothea Lange, et présentée par le Jeu de Paume, interroge la possibilité de l’engagement de l’artiste quel qu’il soit.

L’empathie : une qualité humaine « à la mode ».  Comme si l’on pouvait la réduire à une simple tendance optimisant l’efficience managériale ou la communication interrelationnelle ! Bien plus, elle peut transcender – faut-il donc se le rappeler –,  une vie, une œuvre à l’œuvre dès 1932 : la rendre intemporelle par son humanisme. C’est le parti-pris des commissaires d’exposition Drew Heath Johnson et Pia Viewing de « Dorothea Lange. Politiques du visible », présentée au Jeu de Paume, jusqu’au 27 janvier 2019, avec une nouvelle version de l’exposition originellement initiée par l’Oakland Museum of California –  situé dans la ville où l’artiste vivait, travaillait et y a laissé ses archives.
« La force émotionnelle » au coeur la  pratique photographique documentaire de commande de l’artiste est illustrée par cinq ensembles de travaux comprenant des œuvres majeures, dont certaines exposées en France pour la première fois.

Dorothea Lange on the Texas Plains, around 1935, Paul S. Taylor © The Dorothea Lange Collection, Oakland Museum of California.
Toward Los Angeles. Dorothea Lange © The Dorothea Lange Collection, Oakland Museum of California.

A l’honneur : son récit de la migration d’Américains du Middle West vers la Californie rurale (quatre millions d’Américains de 1910 à 1950) lors de ruée vers les États riches de la Californie en ce début de redistribution des terres et du développement intensif de l’agriculture industrielle. Il s’agissait de faire face à la crise économique provoquée par la baisse des prix des produits agricoles et les terribles sécheresses appelées Dust Bowl. Bref, à la pauvreté. C’est dans ce contexte que des travaux photographiques avaient été commandés à neuf photographes par la Farm Security Administration (FSA) de 1935 à 1941, dans Amérique de la Grande Dépression et du New Deal. La mission : illustrer l’efficacité du programme politique et économique mis en place par le président Roosevelt. Dorothea Lange ne perdra jamais de vue la dignité humaine des migrants, alors aux prises avec les troubles sociaux, affrontant des difficultés extrêmes, sociales et climatiques,  sans oublier la ségrégation raciale qu’elle ne sera pas censée photographier. Non retenues pour la communication de la FSA qui cherchait à illustrer les bonnes conditions de la migration des blancs, ses photographies sur la ségrégation raciale dans les années 30 seront néanmoins facilement publiées par des publications gérées par des Africains-Américains.  Sa photographie d’une femme noire âgée, et intitulée « Ancienne esclave à la longue mémoire, Alabama », 1938, est alors devenue célèbre. La FSA ne s’opposa pas à ces publications : l’agence gouvernementale était motivée par la plus grande diffusion possible de photographies témoignant de l’existence du programme du New Deal.

Durant cinq ans, Lange couvre vingt-deux États. Finalement, les neuf photographes livreront 130 000 négatifs,  constituant les plus vastes archives photographiques jamais constituées aux États-Unis.  D’autres séries photographiques commandées par la War Relocation Authority couvriront notamment les chantiers navales de Richemont (1942-1944), ou encore les camps d’internement des Américains d’origine japonaise (1942) dont les photographies furent rendues publiques en 2006 seulement. En effet, Lange avait été contraintes de céder l’ensemble de ses droits.

TÉMOIGNER :  UN ACTE MILITANT

« Toutes mes photographies sont des collaborations. Elles résultent de leurs pensées autant que des miennes », Drew Heath Johnson citant Dorothea Lange expliquant son rapport aux personnes photographiées.

L’étiquette de « militante », elle l’a longtemps rejetée. Pourtant, relève le commissaire d’exposition, avec son mari, elle voulait que ses photos contribuent au changement.  De même pour l’étiquette de l’ « artiste » qu’elle finira par accepter en 1964 quand le MoMA décide d’inscrire Lange dans l’histoire de l’art : elle sera la première photographe femme à avoir son exposition personnelle de son vivant  dans cette institution. Le positionnement de la photographe s’explique par le souhait d’une « objectivité entière ». «  Je suis juste ici pour dire la vérité. J’ai une responsabilité pour dire la vérité. Un bon documentariste ne peut pas imprégner ses travaux de ses propres sentiments et ainsi les saboter », cite le commissaire.  Ce qu’elle répliquait à ses commanditaires soucieux d’illustrer l’utilisation efficace de l’agent fédéral en faveur des migrants agricoles.

Or, le pouvoir de ses photographies comme documents militants provient avant tout de l’expression de son empathie envers ses sujets, poursuit Drew Heath Johnson. Quelque chose qui ne s’explique pas, qui se ressent, et qu’elle a exprimé superbement par ses travaux et ses mots. Même suivie de près par les agents de la War Relocation Authority pendant ses travaux, elle n’a jamais cédé à son exigence intérieure.  Elle suit son instinct.  De ses rencontres avec ses sujets photographiés, elle pouvait confier : « Vous savez, je suis connectée à eux à un niveau personnel. Toutes mes photographies sont des collaborations. Elles résultent aussi bien leurs pensées que des miennes ».

« Plus que tout autre photographe, l’expression de cette empathie l’exempte du soupçon d’exploitation de la pauvreté – ce qu’on appelle poverty porn. » Drew Heath Johnson.

Ex-slave with a long memory, Alabama, 1938. © The Dorothea Lange Collection, Oakland Museum of California.
Family on the road, Oklahoma, 1938 © The Dorothea Lange Collection, the Oakland Museum of California

Redonner de la dignité humaine

La singularité d’une photographie de Dorothea Lange ? Une des vitrines aspire à répondre à cette question, commente Pia Viewing, devant ce mur de photos conçu comme « une espèce de parenthèse où l’on voit des images très typiques de Lange ». Et de souligner : « C’est une sensibilité au corps, une sensibilité au texte, à l’expression, à l’émotion humaine au travers des détails du corps qui expriment une  élégance, une dignité, tout autant qu’une situation, une vie, un rapport à la terre que je trouve très touchant. Beaucoup de photographies s’intéressent aux mères et aux enfants. Elle portait un regard humaniste sur toutes les populations. Elle se focalisait sur la gestuelle. Chez lange, c’est la gestuelle qui la singularise des autres photographes missionnés par la FSA.  Contrairement à Walker Evans qui aimait se mettre à l’écart de ses sujets, Lange disait ne jamais se rapprocher assez près de ses sujets ». De ses séries sur les migrants, celui-ci a d’ailleurs déclaré : « Si des documents de cette époque turbulente doivent survivre, ce sera très certainement le cas des photographies de Dorothea Lange ».

En 1934, sa rencontre avec son futur époux, Schuster Taylor, professeur d’économie à l’université de Californie à Berkeley, se traduira par une réflexion sur la possibilité d’approfondir son témoignage photographique. Lange décide d’étoffer les légendes de ses photographies, tandis que Taylor voit dans les photographies de Lange le pouvoir d’illustration complémentaire à ses travaux écrits de sociologue. Consultant pour le gouvernement, Il va permettre à Lange de participer aux photographies de commande de la FSA. A partir de 1941 notamment, les légendes des photographies peuvent devenir de petits récits nés de ses rencontres. Elle racontera les conditions de travail des migrants photographiées, les salaires, le nombre d’enfants, le contexte de la prise de vue, etc. Sa pratique aspire à témoigner, au-delà de capter un instant. « Une photographie doit parler d’elle-même, mais l’écrit doit exister en parallèle de l’image pour contextualiser la prise de vue », affirmait-elle. La collaboration fructueuse entre les deux compagnons durera jusqu’à la fin de la vie de l’artiste.

Shipyard Worker, Richmond California, around 1943 © The Dorothea Lange Collection, the Oakland Museum of California.
Unemployed Lumber Worker, © The Dorothea Lange Collection, the Oakland Museum of California.

La question de l’engagement : ce qui nous est possible de réaliser à partir de là où l’on se trouve.

Le besoin de témoigner de Lange n’est pas ouvertement militant, nuance Pia Viewing,  dans le sens où « Lange est une libérale. Elle ne s’immisce pas dans les manifestations comme d’autres photographes par exemple ». Mais son souhait de susciter des prises de conscience se traduit par son abandon du portrait en studio en 1932 pour se consacrer au témoignage de la pauvreté urbaine qu’elle ne peut ignorer dans les rues, en bas de chez elle, dans le San Franscisco des années 30.  Dès 1934, le galeriste et critique d’art Willard Van Dyke qui expose le premier travail documentaire social non issu d’une commande dira de cette série qu’elle souhaitait « montrer à la postérité le mélange de futilité et d’espoir, d’héroïsme et de bêtise, grandeur et banalité qui sont concomitants à la lutte des êtres humains pour aller de l’avant ». En somme, ce qui constitue la vie de l’être humain d’hier comme d’aujourd’hui.  Son œuvre photographique documentaire traverse ainsi les époques. Son esthétisme empathique avec. De son vivant, ses photographies avaient d’ailleurs fait prendre conscience à la FSA du pouvoir de la photographie comme outil de militantisme au point de décider l’agence à faire évoluer, par la suite, sa politique de soutien aux migrants ruraux.

Aujourd’hui, se mettre dans les pas de cette esthète engagée, laissant l’empathie de guider sa pratique photographique documentaire de commande, questionne la possibilité d’agir, de tracer sa propre route quelle que soient les vocations, les contextes et les contraintes de chacun.  Quels choix sommes-nous amenés à faire entre notre conscience et les opportunités, entre ce que nous voudrions faire et ce nous pourrions faire ? Bien sûr, le témoignage empathique de la vie des migrants américains des années 30 par Lange résonne tragiquement en 2018.  Comment ne pas penser à la question brûlante des migrants d’aujourd’hui ?

« Avec cette exposition, nous voulions vraiment que les visiteurs fassent le lien avec les évènements d’aujourd’hui, et c’est peut-être dur à croire mais nous étions inquiets que ce lien ne se fasse pas. Or, à l’Oakland Museum of Californie, nous avons dû prévoir des mouchoirs dans les galeries du musée car les visiteurs devenaient émotifs. Il est évident que les visiteurs ont instantanément fait le lien avec l’actualité. »

C’est pourquoi il est temps de voir au-delà de la photographie iconique « Migrant Mother, Nipomo, Californie », 1936, à laquelle le nom de Dorothea Lange reste associé. Comble de l’ironie : cette photographie fut prise en toute fin d’un très long périple photographique, un peu rapidement par Lange, épuisée à ce moment-là. Autant dire, une photographie dont le processus de fabrication reflète si peu l’attention constante de Lange envers à ses sujets photographiés. De son œuvre, retenions plutôt une force d’âme : le cheminement humaniste tracé dès 1932 par une femme photographe inspirée, disait-elle joliment, par « les gens que [sa] vie a touchés ».

Exposition « DOROTHEA LANGE. POLITIQUES DU VISIBLE »
Jusqu’au 27 janvier 2019
http://www.jeudepaume.org/

 

 

 

 

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