Un dialogue franco-indien, à hauteur d’atelier



Quand le textile devient langage diplomatique : l’exposition Ce qui se trame au Mobilier National fait dialoguer la France et l’Inde.

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le 2 avril 2026

Le geste artisanal n’est pas seulement un héritage, mais une manière de continuer à habiter le monde — y compris à l’heure où les événements culturels sont appelés à démontrer leur impact. Entre la France et l’Inde, les influences textiles s’entrelacent depuis des siècles, se transmettent et se réinventent. Aujourd’hui, le beau geste devient aussi un langage diplomatique et un enjeu économique.

L’exposition Ce qui se trame. Histoires tissées entre l’Inde et la France, présentée au Mobilier National, en offrait une illustration sensible. Close après un mois, elle devrait désormais voyager. À Paris, elle laissait l’impression d’un temps suspendu : moins un événement qu’une manière de regarder le textile autrement, non comme un objet figé, mais comme la trace d’une relation ancienne entre deux territoires et deux imaginaires.

Près de 20 000 visiteurs s’y sont rendus entre le 4 décembre et le 4 janvier 2026, autour de l’exposition et du festival qui l’accompagnait, mêlant rencontres, démonstrations d’atelier, tables rondes et performances. Pour comprendre ce que cette exposition a cherché à montrer, il faut revenir à cette histoire textile longue entre la France et l’Inde.

exposition Ce qui se trâme. Histoires tissées entre l'Inde et la France au Mobilier National
©T.CHAPOTOT
©CD

Des siècles de textile entre la France et l’Inde

Une œuvre textile attire le regard sans qu’on sache immédiatement pourquoi. Hervé Lemoine, président des Manufactures nationales – Sèvres &
Mobilier national, évoque cette œuvre pour ce qu’elle suggère davantage que pour ce qu’elle montre : la mémoire d’un savoir-faire qui continue d’inspirer la création contemporaine et la persistance de la main dans la matière. La Peau Sacrée – Vase Indienne Réinventé, œuvre du designer indien Kunaal Kyhaan Seolekar, lauréat métiers d’art de la Villa Swagatam, a été réalisée dans le cadre d’une résidence créative au Mobilier national et à la Manufacture de Sèvres.

Inspirée du vase historique « Buire Indienne » datant de 1850, la création transpose en textile une forme issue de la céramique, avec une broderie manuelle réalisée à partir de différentes matières : laines, pierres semi-précieuses, laiton, perles de verre, dentelle et fil cérémoniel. Le designer propose une forme d’autel contemporain qui convoque la permanence des rituels et questionne l’imaginaire de l’ornement.

« J’aime beaucoup cette pièce », commente Hervé Lemoine, « parce qu’elle fait le lien avec l’ensemble de nos manufactures. C’est du textile, et elle montre comment une pièce de Sèvres, déjà inspirée de l’imaginaire indien, peut aujourd’hui inspirer un jeune designer indien ». Il évoque ainsi « une histoire textile très ancienne nourrie d’allers-retours entre la France et l’Inde ».

L’histoire textile entre la France et l’Inde est notamment illustrée dans l’exposition par la présentation d’indiennes, cotonnades peintes et imprimées à la main qui ont constitué une part importante des exportations indiennes vers la France à partir du XVIIᵉ siècle. Ces pièces sont présentées dans l’exposition au Mobilier National, où elles témoignent des inspirations anciennes des motifs, des techniques et des imaginaires textiles entre les deux territoires.

Dans le domaine de la mode et du tissu d’ameublement, la maîtrise des savoir-faire textiles demeure vivante en France comme en Inde. Mais l’exposition ne s’arrêtait pas à la mémoire des techniques ou des influences. Elle s’intéressait à la manière dont le geste produit encore du sens dans la création contemporaine.

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Made in India, Leila Alaoui, 2014 – projet artistique développé dans une manufacture de vêtements sur l’invitation de l’entrepreneur de la mode et collectionneur d’art Ranvir Shah.

Le geste au centre du récit

Pour le commissaire indien Mayank Mansingh Kaul, le dialogue se construit dans le choix des œuvres, dans l’attention portée aux matières et dans le contexte où les gestes artisanaux continuent d’exister au-delà de leur contexte de création. Il s’agit de faire connaître l’Inde au-delà des clichés qui lui collent à la peau.

capsule vidéo : entretien avec le commissaire indien, Mayank Mansingh Kaul est un chercheur et conservateur indépendant très réputé basé à New Delhi, qui s’intéresse particulièrement à l’histoire postcoloniale des textiles indiens.

Dans son regard, l’atelier apparaît comme un espace où la matière, la main et le temps construisent ensemble une forme de présence du réel. Le geste devient une langue.

 

À cette approche répond celle du commissaire français.

Entretien avec le directeur artistique de l’exposition, le français Christian Louboutin, fondateur de la maison éponyme.

Le travail de la main y est présenté comme un élément clé de la création contemporaine. L’exposition ne cherche pas seulement à honorer un patrimoine, mais à reconnaître la place des gestes artisanaux dans la création actuelle.

Au-delà des œuvres et des regards de ces experts de la création, l’exposition s’inscrit dans un contexte plus large de politique culturelle internationale.

T.CHAPOTOT – Hervé Lemoine, Président des Manufactures nationales – Sèvres & Mobilier national et Eva Nguyen Binh, Présidente de l’Institut Français, à l’origine de l’exposition à la demande du Président de la République lors de sa dernière visite en Inde, en janvier 2024.

Les métiers d’art, nouvel outil de diplomatie culturelle

Interrogée sur le rôle des métiers d’art, Eva Nguyen Binh, la présidente de l’Institut Français, rappelle que le dialogue culturel avec l’Inde s’inscrit dans une stratégie internationale plus large. La diplomate évoque le déplacement officiel du chef de l’État en Inde en janvier 2024, moment où le projet d’exposition a été annoncé. Car, même si les créations artisanales d’exception ont toujours fait partie des échanges entre les peuples, ce dialogue diplomatique autour des métiers d’art, en France, renaît à l’orée du lancement de la stratégie nationale en faveur des métiers d’art initiée par le ministère de la Culture.

« Les métiers d’art sont intégrés à l’ensemble de nos réflexions depuis le plan national qui leur est consacré. Le travail mené depuis dix ans avec la Fondation Bettencourt Schuller autour de la Villa Kujoyama a accompagné le tournant du plan spécial métiers d’art et permis de mieux intégrer ces compétences au sein de l’Institut Français. Nous observons aujourd’hui une convergence des dynamiques qui fait des métiers d’art un sujet d’actualité, mais aussi de désirabilité. »

La diplomate reconnaît cependant que tous les professionnels ne se projettent pas spontanément dans ces dispositifs internationaux. Souvent de petites tailles, les entreprises de savoir-faire d’exception peuvent être isolées. L’artisan y est souvent aussi l’acteur économique de son atelier, s’appuyant sur son réseau, sa production et sa capacité d’adaptation pour poursuivre son activité. À côté des institutions culturelles et des grandes maisons du luxe, qui disposent de ressources dédiées pour s’inscrire dans les programmes internationaux, une partie du tissu artisanal français reste plus autonome dans ses modes d’organisation. Cette réalité constitue un point de vigilance : la structuration internationale des métiers d’art doit tenir compte de la diversité des modèles économiques et professionnels.

« Notre sujet était de dire que Paris est une plateforme de dialogue, explique la présidente. C’est l’endroit où il faut être pour voir cet artisanat d’exception, rencontrer les professionnels des métiers d’art, du design et de la mode ». La diplomate mentionne la visite de l’exposition par le ministre indien des Affaires étrangères, Subrahmanyan Jaishankar et la satisfaction exprimée par de nombreux visiteurs professionnels indiens, qui ont vu dans leur présence à Paris une forme de reconnaissance. « Ce type d’événement peut aider à mieux comprendre l’Inde », souligne-t-elle, en rappelant la complexité d’un pays marqué par son immensité et sa diversité culturelle.

Culture et indicateurs : un changement de paradigme

Pour autant, la mesure de l’impact de la mise en œuvre de ce dialogue diplomatique par la culture doit être approfondie, insiste la présidente de l’Institut Français. Trois dimensions sont évoquées dans l’évaluation des actions culturelles : le bilan culturel, le bilan public et le bilan politique. « Nous avons la responsabilité de dire : votre argent a servi à ça », insiste-t-elle. Le rapprochement entre l’Institut Français et Business France traduit ainsi la volonté de « marier la compétence culture et la compétence économie » pour accompagner l’internationalisation des métiers d’art. Chaque euro d’argent public mobilisé, explique-t-elle, produit des retombées mesurables à travers les contrats signés ou en discussion. « C’est complètement nouveau pour nous ». Elle conclut : « Je trouve que cela illustre le changement de mentalité et la manière dont nous cherchons de plus en plus à mesurer l’impact de nos événements, de ce que nous faisons pour la France et les Français ». Dans ce mouvement, la culture s’écrit aussi désormais avec des indicateurs, sans que le sens du geste disparaisse pour autant.

Paris demeure l’une des scènes majeures de la création contemporaine. Des créateurs de mode indiens participent aujourd’hui aux grands événements internationaux organisés dans la capitale. Le geste quitte progressivement la vitrine patrimoniale pour entrer dans l’écosystème de la mode contemporaine et du luxe.  L’Inde a beaucoup à apporter à l’Occident, pense, de son côté,  Jean-Sébastien Stheli, associé et directeur de la marque indienne Sonamkhetam, qui a participé au festival ainsi qu’au Paris Luxury Summit annuel.

Il évoque un rapport à la matière, au temps et au soin qui dépasse la logique des tendances. Pas de doute, l’Inde continue d’inspirer.

Peut-être est-ce aussi là que l’histoire peut continuer entre les deux pays.

par Stéphanie Bui 

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