CLAIRE ELIOT & L’ARTISANAT NUMÉRIQUE



Outils artisanaux et numériques s’allient pour la conception d’une mode expérientielle ludique, en phase avec l’éthique des Hackers Spaces ─ que l’utilisateur garde le contrôle de ses données personnelles.

 

A partir d’un savant alliage d’artisanat traditionnel de la mode, de programmation et d’électronique, les créations avant-gardistes de Claire Eliot incarnent bel et bien une nouvelle forme d’artisanat d’art de la mode à même de façonner des vêtements toujours plus personnalisables. Le coup de cœur de The Daily Couture découvert dans un nouveau lieu parisien dédié à l’avant-garde de la mode franco-néerlandaise, l’Atelier Néerlandais.

Claire Eliot, artisan numérique, the daily couture

A l’Atelier Néerlandais, The Daily Couture a rencontré la designer Claire Eliot.  S’y tenait la Masterclass « Future Fashion Practices » rassemblant, pendant deux jours, de grands professionnels de la mode et dix designers représentatifs de l’avant-garde de la mode franco-néerlandaise. Pour la MasterClass, Claire Eliot y présentait notamment  Sound Shirt. Une avant-garde de designers également saluée par le roi Willem-Alexander et la reine Máxima des Pays-Bas à l’occasion de leur visite d’Etat. Un signe de l’importance accordée par le pays au secteur de la mode en plein mouvement !

Alliage de broderie et d’électronique

Un vêtement électronique aux allures d’une chemise blanche a priori comme une autre, à savoir lavable – en somme, portable et pas gadget : c’est la réussite de Claire Eliot.  A partir d’un postulat de départ, celui de raconter une histoire de mode avec « un vêtement qui communique quelque chose »,   la designer a joué avec la contrainte technique : comment trouver des solutions textiles pour réaliser des « projets de divertissement ».

Pour la Sound Shirt ─  la chemise qui s’illumine à la lecture d’un son, d’une bande sonore bien spécifique, la liste des défis était longue : comment réussir à miniaturiser les systèmes électroniques, comment rendre le chemise lavable à la main avec des matières plastiques et métalliques, quel type de led choisir parmi les milliers disponibles… Au final, la Sound Shirt est comme un vêtement haute couture ou un bijou réalisé à la main.

En cela, la designer  se sent « artisan numérique ».  La plupart des processus artisanaux permettent d’intégrer la technologie, assure-t-elle.  Au regard du système à manipuler et du fil assez fragile, pas d’autres solutions que de broder à la main ─ c’est plus efficace, explique-t-elle ─ toutes les leds standards de haute intensité, non destinées à être cousues.  Il ne fallait pas qu’elles chauffent trop. A chacune d’entre elle, elle a cousu « de petites oreilles » ─ des petites boucles récupérées d’un de ses bracelets. Une chose reste impossible cependant : lutter contre l’électricité statique.  Ce qui exige du porteur de la chemise d’avoir les cheveux courts ou attachés !

Soit des expérimentations fait maison, non plus au fond d’un garage, mais dans un fablab parisien, Hall Couture, où expérimenter et partager des connaissances. Auprès d’une modéliste, elle a appris à peaufiner son col où nicher son boitier électronique miniaturisé. Auprès de la designer, la modéliste a appris l’utilisation de l’imprimante 3D. Un échange de compétences esquissant une façon d’apprendre et de créer encore trop rare à Paris.

Son approche artisanale, sur-mesure, lui a d’ailleurs permis d’ancrer la fashiontech dans la catégorie « artisanat d’art » à l’occasion des dernières Journées Européennes des Métiers d’Art au Viaduc des Arts, où quelques membres de son association LaFashionTech faisaient découvrir leurs créations au grand public, dont la Sound Shirt.  Mais, au-delà de l’approche artisanal et ludique de ses créations, la designer et professeure en design industriel, interroge, très sérieusement, et de façon très critique, la relation entre l’univers du style et les nouvelles technologies.

claire eliot, the daily couture

Sound Reactive Shirt, Claire Eliot, the daily couture

vêtement utopique vs vêtement intrusif

Au-delà de son savoir-faire de l’électronique et de la programmation, insiste-t-elle, c’est  « une manière de penser » qui guide la designer dans la conduite de ses projets.  Elle ne recherche pas la création de vêtements gadgets, mais de vêtements relevant de l’ « utopie », mot que la designer répète et qui tranche du conseil délivré lors de la Masterclass : qu’elle se forge une identité en tant que designer. « Je n’ai pas d’identité comme designer », réplique-t-elle.  Elle ne semble pas en vouloir et lui préfère les travaux de recherches selon la manière de penser des Hackers Spaces.

Très critique de l’usage des technologies, les Hackers Spaces refusent de créer des modèles basés sur la récupération des données des utilisateurs. L’objectif ? Que l’utilisateur garde le contrôle de son vêtement électronique personnalisé pour une mode qui donne du rêve et du plaisir, sans donner à un tiers ses données personnelles. Devenue spécialiste en électronique et en programmation à la suite de sa formation à l’Ecole Duperré, puis à l’ENSCI en design produit, Claire Eliot, fascinée par tout ce que la mode traduit de nos comportements sociaux,  a peaufiné son apprentissage auprès des Hackers Spaces. Il s’agit de créer selon l’idée d’une « démocratisation des savoirs au sein d’une méritocratie : quand tu te rends dans un Hackers Space pour demander de l’aide pour un projet professionnel,  tu peux partir, personne ne t’aidera, et tu ne seras pas le bienvenu. Si tu viens dans l’optique d’apprendre pour apprendre pour faire de l’inutile, tu es le bienvenue », résume-t-elle, comme pour la Sound Shirt destinée aux dance floors ─ le comble du luxe, pourrait-on ajouter !

Dans ce contexte de la création se revendiquant du mouvement “Critical Design“, elle considère que « le designer est moins un concepteur qu’un artiste qui a un rôle social à jouer ». « Je ne veux pas créer un vêtement qui nécessite de souscrire à un service exigeant la récupération de données, comme Facebook », insiste la designer. Elle cite aussi, par exemple, l’intégration de données telles que l’enregistrement des battements de cœur. « J’ai une vision très critique des technologies, puisque Je fais l’électronique et la programmation.  Si on utilise l’ordinateur, on doit comprendre comment il fonctionne, on ne doit pas être seulement assisté par les nouvelles technologies, il faut avoir une conscience. Les personnes ne sont pas conscientes des dérives possibles. Il y a un désintérêt de la société au sens large à ce sujet. Nous évoluons dans une société de services et d’assistance où nous oublions d’avoir le contrôle sur les choses », regrette la designer et professeure. Autre exemple : pour la réalisation du second prototype présenté lors de la Masterclass, un gilet matelassé lumineux qui change de couleurs selon notre envie, ce ne sont pas des données sur facebook, par exemple, qui transmettent la couleur de notre blouson, mais une application etc.  C’est pour cela aussi qu’elle ne s’intéresse pas aux vêtements médicaux ou sportifs qui nécessitent la récolte de données personnelles, en plus de perdre le côté ludique et « utopique » inhérent à la mode qu’elle oppose aux « vêtements intrusifs ».

Laboratoire de recherche

Explorant continuellement le champ des possibles pour la conception de vêtements archétypaux, Claire propose des solutions aux entreprises tel un sous-traitant : «  Si je voulais vraiment me lancer dans la commercialisation, je me serais arrêtée à un produit à peaufiner, mais  j’en présente deux, j’en ai quatre, en plus de nombreux échantillons avec de l’encre et différentes leds. Je travaille sur les systèmes. Je m’intéresse à l’intégration de l’électronique dans le textile de manière globale ».

En France, il n’y a pas les machines ni le savoir-faire pour fabriquer ce qu’elle réalise, contrairement à la Chine où les designers pensent à ces machines, affirme la designer.  Les trois quarts des designers et architectes rencontrés lors de la Beijing Design Week en septembre 2015 maitrisaient l’électronique et la programmation, se remémore la designer, tandis que la France peine à optimiser le travail collaboratif transversal, source d’innovation.

Pour le futur, confie la designer : « J’aimerais travailler pour la marque Lacoste. L’entreprise possède une énorme robotisation. Elle a des robots très avancés. Elle serait capable de dire : ok, on fabrique de nouvelles machines pour fabriquer ces vêtements pour le sportwear et la mode ».

Ainsi ce souhait serait-il compatible avec « l’esprit des Hackers Spaces très communiste et anti-capitaliste à mort » qui imprègne ses créations.  Le système de la mode – à bout de souffle, il est vrai  –  pourrait-il donc se renouveler aussi avec cet esprit-là ?  Un paradoxe ou, si l’on repense à Gilles Lipovetsky : une belle expression de notre « société esthétique dominée par le capitalisme artiste » !

 

@thedailycouture 

Depuis 2011, à la demande, the Daily Couture organise des immersions dans les Ateliers Haute Couture à Paris travaillant pour les plus grandes maisons de mode. Envoyez-nous votre demande : info@thedailycouture.com 

En savoir plus, c'est par ici : Visites Ateliers Haute Couture à Paris | Immersions Mode 

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