MÉTIERS MÉCONNUS, DÉVALORISÉS OU EN PÉRIL…COMMENT LA FILIÈRE DE LA MODE ET DU LUXE RETISSE LE LIEN ENTRE CONCEPTION ET PRODUCTION



Le lancement de la première campagne nationale de recrutement des métiers techniques de la mode et du luxe témoigne d’un changement culturel à l’œuvre au sein de l’industrie du rêve : un pas vers le réel.

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Qu’est-ce qu’une direction artistique sans celles et ceux dont le talent est de mettre en forme les idées ? Cramponner, piquer, prototyper, être responsable en innovation r&d … Que connait-on de tous les métiers techniques de la mode et du luxe, prisés par la première industrie française, par ailleurs premier acteur mondial de la mode et du luxe ? Pas grand-chose. Or, ces métiers en déshérence ou en pleine évolution font partie des métiers d’avenir, portés par la florissante filière française décidée à valoriser l’écosystème de la fabrication française dont elle dépend, et qui participe au rayonnement de son image et savoir-faire déployés dans 180 pays où sont réalisés un quart des ventes mondiales du secteur. Chaque année, 10 000 postes dans ses métiers techniques sont à pouvoir : c’est le message fort de la première campagne nationale de recrutement de ces métiers, lancée le 15 octobre dernier, à l’initiative du Comité stratégique de filière (CSF) des industries de la Mode et du Luxe, rassemblant les professionnels du secteur –  les grands groupes comme les TPE -, les pouvoirs publics et les organisations syndicales. Soit une action collective inédite née d’engagements réciproques entre l’État et les industriels, actés par le Contrat stratégique de filière « Mode et Luxe », en janvier 2019.  

Trop de stylistes, pas assez de modélistes

Il y avait urgence à agir, selon certains professionnels de la mode, notamment les façonniers. Depuis quelques années déjà,  ces patrons de PME/ETI textiles innovantes tirent la sonnette d’alarme, abasourdis par la prédominance, sur le marché du travail, de stylistes ou d’expertise marketing et le manque de métiers liés à la fabrication, comme les modélistes. 72% des dirigeants des PME/ETI de la filière constatent des difficultés de recrutement, expliquent les organisateurs de cette première campagne nationale. Ces témoignages récurrents partagés lors d’événements professionnels de la filière, comme le Salon Made in France Première Vision, font aussi écho aux recommandations de rapports passés, à l’instar de celui intitulé La mode, industrie de créativité et moteur de croissance, rédigé par Lyne Cohen-Solal, en 2015, à la demande du gouvernement, et présenté au CSF

Aujourd’hui, face au défi toujours plus imminent du renouvellement des compétences de toute une génération arrivant à l’âge de la retraite et de l’évolution de certains métiers alliant fait main et haute technologie -, les professionnels de la mode ont donc décidé de mettre en lumière les métiers techniques de la mode et du luxe – manuels ou non, presque aussi méconnus que dévalorisés, dans tous les cas.  

Besoin de reconnaissance des compétences pour innover

Dans le contexte d’impératif de l’innovation industrielle en France, la valorisation des compétences ne suffit plus, insiste de son côté Gabriel Colletis, professeur d’économie l’université Toulouse 1, également président de l’association du Manifeste pour l’Industrie, qui intervenait lors d’une des conférences au MIF Expo à Paris, le 8 novembre dernier. L’économiste met en avant la nécessité de la «  reconnaissance des compétences », à savoir retisser le lien en péril entre la conception et la production dans nombre de secteurs. « C’est comme cela qu’il faut faire : associer, combiner, articuler entre le savoir et le faire, confie-t-il, en aparté après son intervention, saluant la pertinence du nom de la campagne Savoir pour faire et du site internet homonyme. Et d’expliquer : « Aujourd’hui, nous sommes dans un univers où les problèmes et questions inédites sont les plus nombreuses, et vous ne pouvez pas toujours répondre sur une base taylorienne avec la reproduction des mêmes gestes, avec la routine. A présent, il faut faire confiance à la capacité d’initiative des gens qui travaillent (…) Il y a un continuum. La conception et la production ne sont pas des activités séparables. Si vous les séparez, vous allez au désastre, rapporte l’économiste citant, pour l’exemple, l’une de ses discussions à ce sujet avec un ancien PDG d’un grand nom de l’informatique et des télécom qui fut au bord de la faillite.  Les artisans occupent des espaces intermédiaires invisibles qu’on ne veut pas voir, mais qui créent de la continuité. Sinon l’on se réfugie dans la conception, arrive le jour où vous n’arrivez plus  à l’assumer, car quand vous perdez les savoir-faire, il n’y a plus de conception possible.»

Cette reconnaissance des compétences dans les secteurs industriels devrait également « avoir des conséquences au niveau de la comptabilité des entreprises, parce que si vous considérez les salaires comme des coûts, n’importe quelle personne sensée va vous dire de les diminuer », or les métiers de l’industrie ont évolué, insiste l’expert. Réalisant le travail incontournable de prototypage, les métiers techniques sont des laboratoires de recherche ancrés dans le réel de la matière. Des sources d’innovation. En témoignent la nature de l’appel lancé à toute la population française et les chiffres communiqués par cette première campagne nationale de recrutement rendent compte de l’ampleur du défi. « Aujourd’hui, en France, 1 entreprise industrielle sur 13 travaille dans le domaine de la mode et du luxe. Pour apprendre, faire évoluer, transmettre ses savoir-faire et les adapter en permanence, la filière Mode & Luxe française recherche des profils variés : élèves ou étudiants, professionnels en reconversion, demandeurs d’emploi… dans un secteur innovant et créatif, où la passion et la perfection sont les maîtres-mots.” 

les prémices d’un engagement envers un patrimoine collectif immatériel en péril sur les territoires

Cette première action collective inédite de la première industrie française s’accompagne aussi d’une conjoncture propice où les valeurs de la mode et du luxe français traditionnellement axées sur une communication du mystère et du secret sont bousculées par la prise en main des responsabilités sociales et environnementales de la part des entreprises. Au devoir d’exemplarité et d’excellence qui lui incombe, l’industrie du luxe surtout, et de la mode aussi à l’initiative des grands groupes du secteur, se sont notamment imposés les critères de transparence, traçabilité, défense du patrimoine et devoir d’inclusion. S’affirme un ensemble d’actions en cours, à géométrie variable, que les acteurs de la filière nomment « engagement », le mot incontournable du moment : il ruisselle sur tous les secteurs industriels. Cette première action concertée de la filière peut également être perçue comme les prémices d’un engagement envers un patrimoine collectif immatériel en péril sur les territoires, incarné par les métiers techniques incontournables pour la pérennité de l’excellence de la qualité de la création de la première industrie française.

Ce qui se traduira, sur le site institutionnel de la campagne nationale de recrutement, par une présentation des spécificités des métiers ainsi que la localisation de toutes les formations existantes en France, tandis que l’espace recrutement informera les candidats sur les métiers par des portraits, des témoignages concrets ainsi qu’une plateforme pour pouvoir postuler directement en ligne. Une sorte de portail en devenir sur l’univers des arts de la table, de la bijouterie-joaillerie-orfèvrerie, de la chaussure, de la couture et l’habillement, du cuir, de l’horlogerie, de la maroquinerie et du textile.

susciter la fierté de l’engagement dans la voie de l’apprentissage 

Enfin, quelques chiffres livrés associent les métiers techniques de l’ombre au succès de l’industrie du rêve. Celle-ci génère plus de 600 000 emplois directs en France, une croissance de 4 à 5% par an, et représente 1,7% du PIB (3,1% en tenant compte des effets induits sur l’économie), soit davantage que l’aéronautique et la construction automobile, d’après l’étude IFM/ Quadrat citée par le CSF.  

A même de rendre désirable tout ce qu’elle crée, la force de frappe de l’industrie du rêve s’engage donc à tordre le cou aux idées reçues. Jusqu’où la filière de la mode et du luxe repensera-t-elle son écosystème, et donnera à voir le réel du monde de sa production : un monde de l’ombre tissé d’expertises techniques incontournables, vivantes, allant du très complexe au parfois très humble et qui, dans tous les cas, n’attendent qu’à se déployer, selon les témoignages de nombreux sous-traitants de la première filière française ? Pour commencer, elle pourrait nous raconter une autre histoire de la mode et du luxe capable de révéler une de ses dimensions secrètes, tranchant avec les attentes conventionnelles du spectaculaire qu’elle gère en experte.  A elle de s’emparer de l’art du détail, aussi banal soit-il, pour en  restituer un quotidien dont l’émerveillement n’en est pas moins émouvant pour qui sait le saisir. Le besoin d’« humanité » invite ainsi les regards vers les métiers de la main. Et c’est « une grande justice », se réjouissait, mardi dernier, Hubert Barrère, créateur, corsetier, brodeur et président du jury métiers d’art pour les Grands Prix de la Création 2019,  pendant son allocution d’ouverture de la présentation sous embargo des lauréats : « Pendant beaucoup d’années, la valorisation du travail de la main n’était pas aussi forte que celle de la valorisation du travail intellectuel. Aujourd’hui, cette chose n’existe plus ». La vague de la « visibilité » déferle sur le faire. S’ouvre, à présent, la voie vers la reconnaissance de ces métiers techniques afin de les rendre désirables.

Site de Savoir pour Faire

Site de l’association du Manifeste pour l’Industrie

 

 

 

 

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