BELLE BÊTE, BELLE PEAU



Rencontre avec Vianney Poulain qui dirige la Peausserie Poulain, fournisseur des grandes maisons de mode. La vie des animaux sera notre sujet de discussion. D’elle dépendra la qualité de leur peau et du futur cuir, parce que tout part de là : des conditions de vie des animaux.

Rencontre avec Vianney Poulain qui dirige la Peausserie Poulain, fournisseur des grandes maisons de mode. La vie des animaux sera notre sujet de discussion. D’elle dépendra la qualité de leur peau et du futur cuir, parce que tout part de là : de la bête !

« Bonne viande, belle peau », m’avait répondu, à l’occasion d’une interview, Francis Chauveau, Directeur adjoint des affaires industrielles chez Hermès, un des plus beaux fleurons de l’industrie du luxe perpétuant une tradition de qualité et de savoir-faire du cuir. Et d’ajouter alors : « Nous en avons souvent vérifié la véracité. Plus nous sommes exigeants sur la qualité des peaux, plus nous favorisons des conditions d’élevage satisfaisantes pour les bovins, qui donneront aussi de la bonne viande. Une belle peau ne peut venir que d’un bon élevage et d’un beau tannage. »

Un jour, il y a une vingtaine d’années, le charismatique dirigeant et artisan du succès de la marque Hermès, Jean-Louis Dumas, avait d’ailleurs rendu visite, incognito, à la peausserie alors tenue par le père de Vianney pour voir comment travaillait le commerçant. « Un grand honneur », se remémore ce dernier, fier et ému quand ce fameux client se présenta enfin, et le complimenta.

Retour aux sources. Après avoir mangé la viande de l’animal, nous portons sa peau. A force de penser au sempiternel style, on en oublie le reste : le pourquoi du comment de l’essence des produits. Alors on salue des initiatives qui, telles des piqûres de rappel, nous confrontent à cette réalité de la création, comme dans ce restaurant new yorkais tendance de Williamsburg, Marlow & Sons où, en tant que client, vous pouvez garder un souvenir de votre steak dégusté en “honorant l’animal”, explique l’ épouse du propriétaire, Kate Huling à l’AFP, repris par le site de Fashion mag. Comment ? En achetant un accessoire de mode fait de la peau de la vache mangée par vous et les clients, ou conçu à partir des autres peaux issues des viandes consommées dans le restaurant. Un achat plaisir ? A vous de voir ! Un achat instructif, oui, à sensation, c’est certain : un sac, une ceinture ou un chapeau vous chatouillant les papilles en quelque sorte… Un concept génial inscrit dans le savoir-faire local, faisant ainsi travailler ensemble tanneries du coin en difficulté, stylistes et cuisiniers pour une expérience aussi pragmatique qu’insolite, mais si sensée – si New Yorkaise aussi ! Jusqu’où ira-t-on ? Très loin, j’espère !

A sa façon, Vianney va aussi nous remettre la tête à l’endroit en nous évoquant son métier de commerçant de peaux. Descendant d’une lignée de peaussiers et très soucieux d’être à la hauteur de ses prédécesseurs, Vianney l’Impitoyable sera sans concession pour garantir le respect de la qualité des peaux destinées principalement aux grands noms de la haute couture et de la décoration. “La qualité, la qua-li-té”, insiste-t-il, c’est son crédo.

Il n’hésite pas à refuser nombre de peaux proposées par les tanneurs quand elles ne sont pas à la hauteur de sa vision d’une peau de premier choix. Celles-ci seront alors utilisées par d’autres comme peau de second choix ou moins, voire premier choix par ceux dont l’exigence ou connaissance de la qualité de peau sera moindre. Et un premier choix incroyable avec cette spécificité de la maison : la peau d’agneau plongée disponible dans 120 coloris et disponibles de suite. Trouver son échantillon ou le coloris le plus proche de tel ou tel tissu, c’est possible. La peausserie devient parfois chercheuse de coloris.

Qu’est-ce qui fait la spécificité de la peau d’agneau plongée ?

VP : C’est la Rolls du cuir ? Elle a un grain très fin, un toucher de peau de bébé qui donne ce toucher très sensuel à l’aspect très soyeux. D’ailleurs, on lui met du talc avant de lui appliquer sa brillance finale. On l’utilise naturellement pour le vêtement et la ganterie, mais aussi pour tout type de commande spéciale.

Qu’est-ce qui fait sa qualité ?

VP : Quelle que soit la peau, la qualité dépend de son support : de la peau brute à l’origine. Si l’on a un mauvais support, on n’aura pas une belle peau, et ce malgré tous les traitements du monde. La peau ne se tiendra pas, elle aura des défauts au niveau de sa fleur avec les traces de sa vie d’animal, comme chez les humains. Par exemple, les conditions d’élevage et d’abattage des animaux provoquent régulièrement des éclatements de la peau avec les épétillures – ces cassures de la peau lors du décollage brutal de la peau de l’animal par la nuque.. Il y a aussi les blessures comme celle provoquées par les piqûres de la paille ! On a une image romantique des roulades dans la paille, mais ça pique, ça blesse les animaux et laisse des traces sur la fleur du cuir ! Surtout, c’est comme sur la peau humaine qui reflète ce que vous mettez dans votre corps. Si vous mangez mal, vous aurez un mauvais teint. Pour la peau de l’animal, c’est exactement pareil. Avec la recherche de rendement à tout prix, on engraisse les animaux qui finissent par souffrir, comme les humains, de la malbouffe. Selon la même logique de rendement, il y a eu aussi l’augmentation des croisements entre races au sein des cheptels à tel point que les races pures n’existent plus, et cela a provoqué la baisse de la qualité des peaux.

En quoi les croisements entre les races provoquent-ils cette baisse de qualité de la peau ?

VP : Ce n’est pas comme si on avait décidé de créer des croisements entre les meilleurs bêtes de chaque race, par exemple. Aujourd’hui, les peaux d’agneaux les plus réputées proviennent de l’Aveyron, de Lacaune et du nord de l’Espagne avec la race des agneaux d’Entrefino. Or comme les cheptels se sont mélangés avec des races d’agneaux de provenance différentes, au fil des années, les races d’agneaux ne sont plus pures. Et l’on ne peut pas surveiller les animaux au point de les empêcher de se croiser ! Chaque race est pourtant identifiée par ses qualités de peau le prédestinant à certains usages.

 

 

Il y aurait donc une baisse généralisée de la qualité des peaux ?

VP : Oui, mon père avait d’ailleurs pressenti, il y a une vingtaine d’années, que le quatrième choix de peau de l’époque serait le premier choix aujourd’hui, ce qui s’est avéré vrai. Il y a une nette baisse de la qualité des peaux en général. Par exemple, pour faire un trench, nous avons besoin de 12 peaux environ qu’il faudra sélectionner d’après 40 à 50 peaux afin de s’assurer aussi de l’ homogénéité de celles-ci. C’est une matière vivante, ne l’oublions pas.

On est obligé de faire évoluer la vision des clients pour leur faire comprendre cette baisse de qualité généralisée et ce, dans un contexte où personne ne se rend compte ni de la pénibilité de ce travail ni en quoi il consiste! Au début de mon immersion dans l’entreprise, mon père m’a envoyé une semaine dans une tannerie avec laquelle nous travaillons. Le premier jour, arrivé à 7h du main, je me suis immergé dans les carcasses, les pieds dans l’eau, face à face avec la vision du sang, des déjections, des poils et soumis à toutes ces odeurs qu’aucune photo ne pourra jamais capter ! … J’en suis devenu malade, physiquement !… Personne ne se rend compte que la peau obtenue, celle que nous vendons dans notre peausserie, relève du miracle …! Allez-donc voir ce que c’est le travail de la peau! Ok, c’est noté.

Et la question écologique dans votre activité ?

VP : Elle se pose par REACH et les normes. Environ 5000 coloris vont être interdits dans les prochaines années ! Régulièrement, nous recevons des courriers avec de nouvelles interdictions. Alors, oui, il y a des tanneurs qui reviennent aux méthodes d’antan avec le recours à l’écorce de bois. Mais les produits écolos pénètrent moins la peau comme pouvait le faire ce vrai noir sublime et cancérigène, interdit depuis une vingtaine d’années. Avec le tannage végétale, la résistance à l’eau ou à la lumière, aux U.V. n’est pas au rendez-vous. Pour l’instant, je reste sceptique sur le potentiel qualitatif de ces peaux et sur le fait qu’elles soient vraiment traitées écologiquement, car c’est compliqué comme pour les autres industries : qui nous assure vraiment que des substances subsidiaires et finalement toxiques n’ont pas été rajoutées ici et là aux côtés de ces autres substances écologiques ? Je demande à voir.

LE TANNAGE VÉGÉTAL, EN RÉSUMÉ c’est quoi ?

Pour comprendre un peu mieux le principe du tannage à l’écorce de bois cité par Vianney, j’appelai alors CTC (Comité Professionnel de Développement Cuir Chaussure Maroquinerie) et fut mise en relation avec Eric Valot (responsable département cuir). Voici les infos essentielles retenues et que je partage avec vous avec cette question en tête : dans quelle mesure ce tannage est-il écolo ?

La vraie problématique, insiste-t-on, n’est pas le tannage végétal vs minéral, mais les tanneurs respectueux des réglementations et les autres, et d’autre part le niveau et le degré d’application des réglementations entre les différents pays. Sachons que les tanneries doivent respecter des critères de dépollutions ou qualité des eaux rejetées identiques quel que soit le tannage.

Il est fondé sur l’utilisation d’extraits tannants obtenus à partir d’écorces du bois de chêne, de châtaignier ou d’acacia dont on obtient les tanins de mimosa — d’usage jusqu’au début du 20ème siècle. Ensuite sont apparus les sels de chrome extraits des mines et utilisés à la place des écorces d’arbres pour un travail de tannage dit minéral particulièrement performant, moins couteux, rapide, permettant d’obtenir des cuirs plus souples. Aujourd’hui, environ 80% du tannage est de source minérale et le reste de source végétale et synthétique. Cette technique originelle du tannage végétal néanmoins perdure; son procédé a été accéléré tout en restant significativement plus lent (de quelques jours à plus d’un an).

La motivation pour le tannage végétal aujourd’hui

Une question de perception de l’écologie, plus qu’une réalité, d’après CTC. Celle du marché et de la clientèle désireuse de se mettre au tout vert. Pour certains secteurs néanmoins, comme l’automobile, les professionnels privilégient un tannage principalement végétal en anticipation de contraintes législatives concernant le recyclage des pièces automobiles. Pour la maroquinerie ce sera l’image du cuir d’antan, de sa couleur et de sa patine au fil du temps. Pour le secteur des chaussures des segments supérieurs, ce sont les qualités et propriétés inégalées des semelles en cuir tanné végétal qui assurent la pérennité du procédé.

Pas 100% écolo

Retraçons à vitesse grand V les étapes du tannage végétale: tout part effectivement de la grande vertu du tanin végétal : être une ressource naturelle recyclable . On peut replanter les arbres – des chênes, châtaigniers et les arbustes d’acacias ad vitam aeternam d’où sont issus les extraits tannants, contrairement à l’extraction du sel de chrome.

Ensuite, les différents types d’écorces d’arbres sont alors broyés et chauffés pour en extraire les extraits tannants. Avant d’en arriver là, il faudra macérer les écorces dans l’eau chaude. On obtiendra alors une solution contenant les extraits de tannins qu’il faudra évaporer pour obtenir une poudre. Les extraits tannants seront alors déployés plus facilement vers les tanneries et mégisseries. « Ce n’est pas aussi blanc que neige.» Ces extraits tannants, bien que d’origine naturelle, ont nécessité des transformations générant consommation d’eau, énergie et traitement chimique avant de se retrouver en poudre prêtes à l’emploi.

Les scientifiques et techniciens du tannage constatent et déplorent la perception actuelle largement répandue mais erronée qu’un cuir tanné aux extraits végétaux a une meilleure performance environnementale comparée à celle d’un cuir à tannage minéral. En réalité, les mesures des différents impacts environnementaux à prendre en compte conduisent à une situation beaucoup plus équilibrée, le choix du tanin n’étant pas le critère pertinent pour se prévaloir d’une bonne pratique de l’eco-conception.

Gare aux étiquettes donc et à l’usage du mot « végétal » !

♦ Le métier de tanneur en B.D, par CTC

 

 

 

 

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